Entre quatre murs sans livres, la détresse silencieuse des élèves du Salamat
Au Tchad, l'école est un combat quotidien. Pour des millions d'élèves répartis sur un territoire immense et souvent enclavé, rejoindre une salle de classe chaque matin relève déjà d'un effort considérable. Mais une fois assis sur leurs bancs, ces jeunes font face à un autre obstacle, moins visible, rarement évoqué dans les discours officiels : l'absence quasi totale de bibliothèques dans les établissements publics. Pas de rayons garnis de livres, pas d'espace de lecture, pas de lieu où approfondir ce qui a été effleuré en classe. Juste le cours magistral, le cahier, et le silence des connaissances qui manquent.
Dans la province du Salamat, cette réalité prend une dimension particulièrement manquante. Les lycées publics et les Collèges d'Enseignement Général (ces établissements de proximité censés former la jeunesse, fonctionnent pour la plupart sans bibliothèque. Aucun fonds documentaire, aucune salle de lecture, aucun ouvrage de référence accessible aux élèves en dehors des heures de cours. L'enseignement s'y déroule dans une forme d'isolement intellectuel que l'on peine à imaginer depuis les grandes capitales.
Seule, une structure culturelle à Am-Timan
Am-Timan, chef-lieu de la province, concentre les établissements les plus importants du Salamat. Pourtant, même dans cette ville, la situation n'est guère satisfaisante. Sur l'ensemble des lycées et CEG publics, aucun ne dispose d'une bibliothèque fonctionnelle. La seule structure accessible est le Centre de Lecture et d'Animation Culturelle, le CLAC, une bibliothèque publique qui rayonne modestement au cœur de la ville. Mais cette institution, aussi méritante soit-elle, ne peut à elle seule combler le vide laissé par l'absence de structures internes dans les établissements scolaires. Elle n'appartient pas aux élèves. Mais leur accorde la priorité pour consulter sur place ou en abonnement externe. Elle ne fait pas partie de leur quotidien, de leur environnement immédiat d'apprentissage.
Quant aux lycées et CEG des autres localités de la province (ceux des sous-préfectures reculées, des zones isolés, des villages lointains), il n'existe tout simplement rien. Ni bibliothèque publique, ni salle de lecture, ni même une étagère de livres partagés entre collègues.
« Je dois me contenter de ce qu'il dit, sans pouvoir approfondir. »
B. Ahmat a dix-sept ans. Il est élève dans un lycée public d'Am-Timan et se destine, dit-il avec une détermination tranquille, à des études de droit. Son cahier de cours est rempli de notes soigneusement recopiées depuis le tableau noir. Mais au-delà de ces pages, il avoue se sentir démuni. « Quand le professeur parle d'un auteur, d'un concept, d'un pays, je n'ai aucun moyen d'aller vérifier par moi-même. Je dois me contenter de ce qu'il dit, sans pouvoir approfondir. »
Son camarade Idriss, lui, avait tenté de contourner le problème en recourant à internet. L'idée semblait bonne. Le téléphone de son grand frère, quelques données mobiles achetées de temps en temps, et les ressources du monde à portée de main. Mais la réalité a vite rattrapé l'espoir. « La connexion est très mauvaise ici. Parfois on attend cinq minutes pour qu'une page s'ouvre, et souvent ça ne charge pas du tout. Et quand ça marche, on n'a plus les moyens pour recharger le crédit. Ce n'est pas une solution. »
Ce que vivent B. Ahmat et Idriss n'est pas une exception. C'est le quotidien de la très grande majorité des élèves de la province. Dans un contexte où internet reste très coûteux et la connexion profondément instable et agonisante, l'outil numérique ne peut pas remplacer le livre. Il ne comble pas l'absence de bibliothèque. Il crée, au contraire, une nouvelle forme d'inégalité. Celle qui sépare le rare élève capable de se connecter de la masse de ceux qui ne le peuvent pas.
Les débrouillardise des enseignants
Les professeurs ne sont pas en reste. Ils affrontent eux aussi, chaque jour, les conséquences d'un environnement appauvri en ressources documentaires. Monsieur S. O., enseignant depuis plusieurs années dans la province, décrit une situation qu'il qualifie avec un sourire amer de « bricolage permanent ». « Je prépare mes cours avec des ouvrages que j'ai moi-même achetés il y a des années, souvent à N'Djaména lors de mes voyages. Certains sont obsolètes. Je sais que ce que j'enseigne manque parfois de profondeur, mais je n'ai pas d'autre option. »
Il rêve d'une salle de documentation où ses élèves pourraient consulter des atlas, des encyclopédies, des revues scientifiques simplifiées. « Pas forcément quelque chose de grand. Une petite pièce, bien organisée, avec des livres adaptés au programme. Ce n'est pas un rêve. Mais ici, ça ressemble à un luxe. »
Un autre enseignant de français partage ce sentiment. Lui qui s'efforce chaque semaine de transmettre l'amour des mots à ses élèves mesure douloureusement le handicap que représente l'absence de livres. « Comment donner le goût de la lecture à un enfant qui n'a jamais tenu un roman entre les mains ? Comment lui parler de littérature si le seul texte qu'il connaît, c'est celui de son manuel scolaire, quand il en a un ? »
Un outil fondamental, pas un luxe
La bibliothèque scolaire n'est pas un accessoire. Elle est le prolongement naturel de la classe, l'espace où la connaissance transmise par l'enseignant prend racine, s'enrichit. C'est là que l'élève curieux peut aller plus loin que le cours, que l'élève en difficulté peut revenir sur une notion qu'il n'a pas comprise, que l'élève passionné peut découvrir que le savoir n'a pas de frontières.
Dans les pays où l'éducation produit des résultats solides, les bibliothèques scolaires font partie intégrante du projet pédagogique. Elles sont dotées, entretenues, animées par des professionnels formés à accueillir et à orienter les jeunes lecteurs. Elles ne sont pas considérées comme un bonus, mais comme une condition de base.
Au Salamat, cette condition de base fait défaut. Et tant qu'elle fera défaut, les élèves de la province seront condamnés à apprendre avec une main attachée dans le dos. Laborieux, volontaires, mais privés des outils qui leur permettraient de rivaliser avec leurs pairs des grandes villes, et d'aspirer, sans complexe, aux mêmes horizons.
Il ne s'agit pas de demander l'impossible. Il s'agit de reconnaître qu'une salle de lecture, quelques centaines de livres soigneusement choisis et un accompagnateur formé peuvent transformer une école. Ils peuvent transformer une vie. Les lycéens et collégiens du Salamat le méritent. Ils attendent simplement que quelqu'un s'en souvienne.
Mahamat Abdelbanat Kourma

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