GEO-SOVEREIGN : quand un jeune ingénieur tchadien donne au pays les moyens de se voir lui-même




Il a fallu un lac grand comme la Belgique en train de disparaître, un rapport du Le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) qui ne lui consacre que deux lignes, et des inondations qui reviennent chaque année sans jamais être anticipées, pour qu'un jeune ingénieur tchadien décide d'agir. Abdoulaye Zakaria Ahmat, spécialiste en photogrammétrie, topographie et vision par ordinateur, vient de porter à maturité un projet qu'il a conçu en 2024. GEO-SOVEREIGN, une infrastructure d'observation de la Terre pensée pour et par le Tchad.




Profitez de la video et visitez la plateforme.


Le constat de départ est simple, et implacable. Le lac Tchad, autrefois cœur battant de tout un bassin partagé par plusieurs pays, s'est effondré sous l'effet du changement climatique et de la pression humaine. Une catastrophe environnementale, sociale et économique de premier plan, mais qui reste largement absente des radars scientifiques internationaux. Dans le dernier rapport du GIEC, elle n'est mentionnée qu'à deux reprises. Pour Abdoulaye Zakaria Ahmat, ce silence n'est pas un hasard, mais la conséquence directe d'un manque criant de données produites localement. Un principe guide sa démarche. On ne peut défendre, ni sauver, ce qu'on ne mesure pas soi-même.



À cela s'ajoute un autre mal récurrent. Les villes tchadiennes, à commencer par N'Djamena, se retrouvent chaque saison des pluies sous les eaux, sans qu'aucun système ne permette d'anticiper la montée du fleuve suffisamment tôt pour protéger les populations.


De ces constats est née une conviction. Le Tchad doit pouvoir s'observer lui-même, avec ses propres outils, sans dépendre de serveurs ou de technologies étrangères. GEO-SOVEREIGN répond à cette ambition à travers deux composantes complémentaires. D'un côté, une plateforme géospatiale entièrement web, qui transforme des données satellitaires brutes en informations exploitables. Cartographie en deux dimensions, globe en trois dimensions, suivi du recul du lac Tchad, cartographie des inondations à N'Djamena, indicateurs environnementaux, rapports prêts à l'usage pour les chercheurs comme pour les décideurs. De l'autre, une station satellitaire au sol, composée d'une antenne et d'une radio logicielle, capable de capter directement les signaux des satellites défilants. La preuve concrète, physique, que le projet ne reste pas cantonné à l'écran.


L'application la plus immédiate de ce dispositif tient en une promesse forte. Alerter N'Djamena jusqu'à 72 heures avant le pic d'une crue, en surveillant par satellite la montée des eaux dès l'amont du bassin, jusqu'en République centrafricaine. De quoi transformer une catastrophe subie en risque anticipé.


Le projet, aujourd'hui, ne relève plus de la simple intention. La plateforme fonctionne et peut être démontrée en ligne. La station au sol s'appuie sur une base scientifique solide, validée par des simulations sous le logiciel de calcul scientifique et de simulation, MATLAB. Le tout représente environ 14 000 lignes de code, mobilisant traitement d'imagerie satellite, rendu 3D et géostatistique — un travail mené en autodidacte, qui a déjà valu à son auteur plusieurs distinctions.


Au-delà de la prouesse  technique, c'est un message que porte Abdoulaye Zakaria Ahmat : un pays qui veut se protéger du dérèglement climatique doit d'abord se donner les moyens de se voir lui-même. Voir avant que l'eau ne monte. Comprendre avant que le lac ne meure. GEO-SOVEREIGN se veut, à sa manière, les yeux du Tchad tournés vers le ciel.


Mahamat Abdelbanat Kourma 

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